En mars, j'ai commencé un texte que je n'ai pas publié. Je n'ai d'ailleurs rien écrit en six mois. Il partait d'une image et d'un article de recherche.
Il s'agit d'un article produit dans le cadre de l'une des écoles de commerce les plus prestigieuses au monde : la Wharton School de l'université de Pennsylvanie.
Des chercheurs ont demandé à treize cents personnes de résoudre de petits problèmes de logique, de ceux où la première réponse qui vient à l'esprit est fausse et où il faut réfléchir dix secondes de plus pour trouver la bonne. Une partie des participants avait accès à un assistant AI. Parfois, il donnait la bonne réponse ; parfois, il donnait une réponse erronée.
Quand l'assistant avait raison, les gens réussissaient mieux. Lorsqu'il se trompait, ils le suivaient dans son erreur et leur taux de bonnes réponses diminuait. Il était même plus faible que celui des participants qui n'avaient reçu aucune aide.
Les chercheurs ont appelé ce phénomène « reddition cognitive ». On cesse de chercher par soi-même, car on sait que la solution viendra de l'extérieur. On adopte alors ce que dit un système qui parle avec assurance.
Ce qui m'a le plus frappé n'est pas ce chiffre. C'est que la confiance des participants dans leurs propres réponses a augmenté dans tous les cas. Avoir accès à une voix sûre d'elle ne rend pas les réponses plus justes. Cela procure davantage d'assurance, même en cas d'erreur.
L'image est un mème publié sur le compte officiel de la présidence américaine six jours après les premières frappes en Iran.
Ce jour-là sortait Pokémon Pokopia, et sa jaquette représentant un village Pokémon vu de haut a servi de support à des milliers de détournements. La Maison Blanche a fait le sien : son logo dans un coin, et par-dessus, en lettres arc-en-ciel, « MAKE AMERICA GREAT AGAIN ».
La même semaine, des montages destinés aux réseaux sociaux ont commencé à circuler. Des images de frappes aériennes ont été coupées avec des extraits de films : Tropic Thunder, Top Gun, Iron Man et Braveheart, sous le titre JUSTICE THE AMERICAN WAY. Le lendemain, la même chose a été faite avec un extrait du jeu vidéo Grand Theft Auto, et le mot WASTED apparaissait après chaque impact — le mot que le jeu affiche quand votre personnage meurt.
Puis Bob l'éponge, Call of Duty, la NFL... Le 12 mars, après que The Pokémon Company a fait savoir qu'aucune autorisation n'avait été donnée, une vidéo montée sur Wii Sports, accompagnée de la musique originale du jeu et légendée UNDEFEATED, a dépassé les cent millions de vues.
L'acteur et réalisateur Ben Stiller a demandé via un post sur X qu'on retire Tropic Thunder. « Hey White House, please remove the Tropic Thunder clip. We never gave you permission and have no interest in being a part of your propaganda machine. WAR IS NOT A MOVIE. »
La même semaine, des comptes proches de Téhéran diffusaient des vidéos génératives : un Trump en Lego, un Trump en Teletubbies, un avion iranien face à un navire américain qui a été vu sept millions de fois, ainsi qu'un deepfake d'incendie sur le porte-avions USS Abraham Lincoln que le président américain a d'abord pris pour vrai. La saga Lego est produite par le compte Explosive Media, passé du farsi à l'anglais le 7 mars. Elle a fait cent quarante-cinq millions de vues en trois semaines. Le public n'était pas en Iran : moins de cinq pour cent des vues venaient d'Iran ou de Russie. Des manifestants anti-Trump l'ont reprise dans leurs cortèges. Le compte a reconnu que Téhéran était un « client ». Cette campagne a participé à l'élaboration du terme « AI slopaganda » — une propagande de masse générée rapidement par IA.
Dans mon brouillon de mars, je m'étais arrêté à la réponse de Stiller. Elle était juste, et elle ne servait à rien.
Qu'ont produit ces images, en six mois, d'un côté comme de l'autre ?
Harun Farocki a consacré une partie de sa vie à une seule question : que font les images quand elles ne servent plus à montrer ?
Dans Bilder der Welt und Inschrift des Krieges — Images du monde et inscription de la guerre — il revient sur des photographies aériennes prises par les Alliés en avril 1944 au-dessus de la Silésie. Les analystes cherchaient une usine de carburant. Ils l'ont trouvée, mesurée et annotée. Sur les mêmes photos, à quelques centimètres seulement, se trouvaient Auschwitz, ses baraques, ses rampes et ses crématoires.
Personne ne les a vus.
Non pas parce qu'ils étaient cachés, mais parce que personne ne les cherchait. L'image contenait le camp ; le regard contenait une usine.
Plus tard, dans Eye/Machine, Farocki a montré l'image filmée par la caméra d'un missile dans les secondes précédant l'impact. L'arme et la caméra ne font qu'un. Il ne s'agit pas d'une image de la destruction, mais de la destruction elle-même, vue de l'intérieur. Il appelait cela une « image opérative » : une image qui ne sert pas à montrer, mais à agir.
La vidéo en montage alterné avec les extraits de GTA appartient à cette catégorie. Les frappes sont réelles, la séquence WASTED vient d'un jeu vidéo. En les mettant ensemble, on obtient une image où la mort réelle et la mort dans le jeu s'écrivent de la même façon. Ce n'est pas un mensonge. C'est un dispositif.
Le village de Pokopia ressemble à une carte.
À la fin des années 1990, John Hanke a fondé Keyhole EarthViewer 3D, un logiciel pionnier qui était le premier à compiler des images satellites et des photographies aériennes pour les superposer sur un globe en trois dimensions.
Le fonds d'investissement de la CIA, In-Q-Tel, y a investi, puis l'a adapté pour la guerre en Irak en 2003. Google l'a racheté l'année suivante et l'a rebaptisé Google Earth. John Hanke est resté chez Google, puis a fondé Niantic, qui a sorti Pokémon Go en 2016.
Depuis 2021, les joueurs scannent avec leur téléphone les rues, les parcs et les monuments où ils jouent. À ce jour, ce sont une trentaine de milliards de scans qui ont été effectués, dont une filiale, Niantic Spatial, fait une carte du monde en trois dimensions, vue de près et à hauteur d'homme.
Dans un communiqué, Hanke a expliqué que faire courir Pikachu dans une vraie rue et y guider un robot posent le même problème technique. Il parlait de robots de livraison.
En décembre 2025, Niantic Spatial s'est associée à Vantor — l'ancienne Maxar, qui fournit des images satellite à l'armée américaine. Leur produit combine la carte au sol de Niantic et un logiciel de navigation aérienne pour permettre à un drone de se repérer en cas de brouillage du GPS.
Depuis l'Ukraine, c'est le premier problème rencontré par les drones. En mars, dans le détroit d'Ormuz, le brouillage était si important que des pétroliers apparaissaient sur les écrans de navigation à plusieurs kilomètres à l'intérieur des terres.
L'Iran rencontre le même problème et le résout en utilisant des composants disponibles dans le commerce. Ses drones Shahed sont équipés d'un Jetson Orin, un petit ordinateur de Nvidia vendu à partir de 249 dollars, ainsi que d'une caméra thermique. Nvidia ne le vend ni en Iran ni en Russie, mais il ne tombe pas sous le coup des contrôles stricts réservés aux composants des centres de données.
Le module reconnaît la cible et guide le drone sur les derniers kilomètres. L'armée iranienne a d'ailleurs revendiqué une frappe de ce type sur l'aéroport Ben-Gourion le 21 mars.
Le même module est également utilisé en Ukraine. La Russie fabrique le Shahed sous licence et les enquêteurs ukrainiens ont retrouvé le Jetson Orin dans quatre familles d'armes russes, dont un Shahed récupéré près de Soumy en juin 2025.
Le 24 août, le New York Times a publié une enquête sur une frappe de drone russe à Zaporijjia, le 6 juillet. Les opérateurs avaient programmé l'appareil vers une station-service ; la cible finale avait été choisie à bord par un classifieur, un logiciel entraîné à reconnaître certains objets. Il a très probablement reconnu des bonbonnes de propane. Il a heurté un mur avant de les atteindre. Trois personnes sont mortes, dont une étudiante de dix-neuf ans. C'est le premier cas documenté de civils tués par un drone ayant fait son choix de manière autonome.
Le logiciel cherchait du propane. Les analystes de 1944 cherchaient du carburant. La différence, c'est qu'en 1944 il y avait quelqu'un pour ne pas voir.
En juin, un journal néerlandais a demandé à Vantor si les scans des joueurs servaient à guider des drones. Vantor a répondu qu'elle n'utilisait pas ces données, sans préciser si le modèle avait été entraîné à partir de celles-ci auparavant. Niantic Spatial a reconnu que les scans avaient servi à une première version du système.
Un chercheur de l'université de technologie de Delft a souligné que la question ne pouvait trouver de réponse : une fois les scans intégrés dans un modèle, il est impossible de retracer leur origine.
Le joueur ne saura donc jamais si ce qu'il a scanné a servi à guider quelque chose.
Le 3 juillet 1988, dans le détroit d'Ormuz, le croiseur américain USS Vincennes a abattu un Airbus d'Iran Air. L'avion montait dans son couloir habituel. Le système de défense du navire, le plus moderne de l'époque, l'a identifié comme un chasseur en phase d'attaque. L'enquête a parlé de « scenario fulfillment » : l'équipage a vu ce qu'il s'attendait à voir. Deux cent nonante morts. Le commandant a été décoré.
Le 28 février 2026, dans les premières heures de la guerre, des missiles américains ont touché une école primaire pour filles à Minab. Plus de cent cinquante morts, dont cent vingt enfants. L'école était voisine d'un complexe des Gardiens de la révolution, dont elle avait été séparée en 2016, comme le montraient les images satellite. La base de données utilisée pour le ciblage était obsolète. Un responsable américain a évoqué des coordonnées périmées.
Le rapport de l'ONU publié récemment indique que l'absence de mise à jour et de vérification constitue plus qu'une simple négligence.
Dans les jours qui ont suivi, chacun a eu son image de Minab avant de connaître les faits : un faux aveu des Gardiens a circulé, le président américain a d'abord accusé l'Iran, la télévision iranienne a montré les enterrements. Les faits sont venus plus tard, d'abord par une enquête interne américaine en mars, puis par l'ONU en septembre.
En 1944, les analystes avaient le camp sur la photo, mais ne l'ont pas vu : ils cherchaient une usine. En 1988, l'équipage du Vincennes a vu un chasseur parce que l'écran en montrait un. En 2026, la base de ciblage indiquait encore un complexe militaire à cette adresse, et personne n'est allé vérifier. À chaque fois, on a cru ce qu'on avait devant soi. Il y avait juste de moins en moins de monde pour le voir.
Une base de ciblage est une carte. Ce que Niantic vend est une carte. L'une avait dix ans de retard, l'autre est exacte au centimètre près, et le problème est le même dans les deux cas : une carte n'a pas besoin d'être fausse pour tuer. Il suffit qu'elle parle avec assurance.
Lorsque les photos des funérailles de Minab ont circulé, des gens ont demandé à des assistants de vérifier ce qu'elles montraient. Gemini a répondu qu'il s'agissait des conséquences du séisme survenu en Turquie en 2023. Grok a quant à lui répondu qu'il s'agissait de victimes du Covid dans un cimetière de Jakarta. Ces outils ont fait, sans que personne ne le leur demande, ce que le montage GTA faisait : rendre l'image impossible à juger.
En mars, j'écrivais que l'ironie des forums d'Internet s'était invitée dans la communication de l'État et que l'indignation ne pouvait plus rien contre elle, car elle était prévue d'avance et retournée.
Ces vidéos ne s'adressent pas à l'adversaire. Elles s'adressent à ceux qui ont la référence — qui ont joué à GTA, qui savent ce que signifie WASTED. Le mème ne convainc personne. Il fait signe : on est du même côté, on a les mêmes codes. Ça marche comme une guilde, un langage qui n'a de sens qu'entre soi. Les cent millions de vues de Wii Sports ne mesurent pas un soutien à la guerre ; elles mesurent le nombre de personnes qui ont regardé sans voir.
En face, les deepfakes Lego et les Teletubbies remplissent le même rôle pour l'équipe adverse. À une différence près : la campagne Lego a touché des gens qui ne suivent pas l'actualité, et une frange de l'opinion publique américaine l'a reprise. Une guilde qui en recrute une autre. De chaque côté, il y a une communauté à laquelle on offre quelque chose à partager pendant que la guerre se déroule ailleurs.
Le 12 mars, lorsque la vidéo Wii Sports UNDEFEATED est mise en ligne, l'enquête du Pentagone a déjà conclu que les missiles de Minab étaient des Tomahawk américains.
Pendant ce temps, la guerre se passait ailleurs.
En mars, elle s'est jouée dans le Golfe. Des missiles ont frappé Ras Tanura, la plus grande raffinerie d'Arabie saoudite. Le royaume a réduit sa production d'un cinquième. À la fin du mois, le baril valait 118 dollars.
En septembre, l'action se passe sur les détroits et dans les comptes en banque. Les Houthis prennent Mocha, l'île de Perim et les îles Hanish. Ils tiennent ainsi le détroit de Bab el-Mandeb par lequel transite 12 % du commerce mondial.
Des drones ont frappé l'oléoduc est-ouest qui traverse l'Arabie saoudite jusqu'à la mer Rouge et transporte quatre à cinq millions de barils par jour, soit un vingtième de l'offre mondiale.
Aramco prévient les raffineurs européens qu'ils n'auront pas de brut le mois prochain. En France, le diesel est à 2,40 euros, et des appels circulent pour reprendre les ronds-points.
Aucun montage ne peut rien faire de ça. Ni WASTED, ni les Lego. On ne met pas de musique sur un détroit fermé. Une pharmacie vide à Téhéran et une station-service vide à Rotterdam.
Alors, qu'ont produit ces images, en six mois ? Qu'est-ce qui a agi, des images ou du rapport de force ? Ni l'un ni l'autre comme on l'attendait. Stiller a été ignoré, comme prévu.
Chacun a trouvé ce qu'il cherchait. La Maison Blanche a trouvé cent millions de vues. Téhéran en a trouvé plus. La base de ciblage a trouvé un complexe militaire à l'adresse d'une école. Le classifieur du drone russe à Zaporijjia a trouvé du propane.
Tout le monde a regardé et personne n'a rien vu.
Les réponses ont été moins bonnes, mais sont données avec assurance.