Il y a une question que la philosophie de la technique pose depuis Simondon : à quel moment l'objet technique cesse-t-il d'être un outil et devient-il le milieu dans lequel on pense ? Non plus quelque chose qu'on utilise, mais quelque chose à l'intérieur de quoi on se trouve déjà. La distinction paraît abstraite jusqu'à ce qu'on cherche un texte sur Google et qu'on réalise, mi-chemin dans les résultats, qu'on ne cherche plus vraiment — qu'on suit.
Stiegler a passé une grande partie de son œuvre à préciser ce glissement. Ce qu'il appelle la rétention tertiaire — la mémoire externalisée dans les supports techniques, des silex taillés aux bases de données — n'est pas neutre. Chaque support porte une logique, une économie de l'attention, une façon de découper ce qui compte de ce qui ne compte pas. L'écriture alphabétique a réorganisé la pensée grecque ; le flux algorithmique réorganise la nôtre. Le pharmakon, concept qu'il emprunte à Platon via Derrida, dit exactement ça : le remède et le poison sont la même substance. On ne peut pas extraire l'un de l'autre. La technique soigne et intoxique simultanément, et il n'existe pas de version purifiée disponible.
Ce qui rend ce cadre utile — et inconfortable — c'est qu'il s'applique aussi à la pensée critique elle-même. Un essai qui circule librement sur le web n'échappe pas aux logiques du web. Il les traverse, il en dépend, il peut en devenir le carburant.
C'est en cherchant si The Eye of the Master de Matteo Pasquinelli avait été traduit en français qu'on tombe sur fritz.ai. Le lien apparaît haut dans les résultats. Le nom du domaine ne dit rien de particulier. On clique en pensant tomber sur une revue, un collectif, quelque chose dans cet espace hybride art-technique qui existe et produit ce genre de contenu.
Fritz AI est un service SaaS pour créer des boutiques en ligne. Son accroche : des outils simples pour construire et marketer sa boutique, étape par étape. Sur ce site, le texte intégral du Nooscope Manifested — l'essai-cartographie que Pasquinelli a co-écrit avec Vladan Joler en 2020, une critique rigoureuse de l'IA comme instrument d'extractivisme cognitif — est republié sans cadre éditorial, sans commentaire, entre un tutoriel Shopify et un guide de détection de pose par vision artificielle.
Le texte est là, intact, correctement attribué. Rien n'a été altéré.
Le Nooscope argumente, entre autres choses, que les systèmes d'apprentissage automatique ne font pas autre chose que cristalliser du travail humain accumulé — que derrière chaque dataset se trouve une division du travail invisible, une chaîne de labellisation sous-payée, une extraction de l'intelligence collective rendue opaque par le discours sur l'autonomie de la machine. L'IA n'invente rien : elle compresse, encode et restitue sous forme de propriété privée ce qui était production commune.
Ce que fritz.ai fait au texte de Pasquinelli est structurellement identique. Un contenu intellectuel produit hors de la plateforme est capté, indexé, fait circuler sous un domaine commercial, et converti en valeur — trafic organique, autorité sémantique, crédibilité par association avec un champ de recherche légitime. La critique de l'extractivisme devient matière première extractible. Le pharmakon se referme.
Il faut résister ici à la tentation de l'ironie satisfaite, comme si pointer la contradiction suffisait à en sortir. Simondon avait une façon de traiter ce genre de situation qui évitait le confort de la dénonciation : il s'intéressait moins à ce que la technique fait à l'humain qu'à la façon dont les deux se co-individuent et se transforment mutuellement dans la relation. La question n'est pas de savoir « qui a tort », mais de comprendre « quelle forme cette relation produit-elle ».
La forme produite ici est celle d'une critique rendue indiscernable de ce qu'elle critique. Pas par falsification, pas par détournement grossier — par dilution. Le Nooscope noyé entre deux contenus SEO ne devient pas faux. Il devient inaudible à ceux qui en auraient le plus besoin, et décoratif pour les autres.
C'est peut-être ça, la prolétarisation psychique dont Stiegler parlait — non pas l'interdiction de penser, mais la disparition progressive des conditions dans lesquelles une pensée peut faire différence. Le flux ne censure pas ; il égalise. Il met sur le même plan le manifeste et la fiche produit, la cartographie critique et le guide d'optimisation, le remède et le poison — et les indexe ensemble, proprement, sous la même interface.
Pasquinelli n'a pas encore été traduit en français. Le Nooscope, lui, est disponible partout.