Ce texte sera probablement partagé sur LinkedIn. C'est-à-dire sur la plateforme où des gens que vous connaissez à peine vous expliquent, dans un style entre le TED talk et le post de motivation, ce qu'est vraiment l'innovation, le leadership, ou l'avenir du travail. Le palace de la hustle culture. La planque favorite de Kevin Zhang. Je le publierai quand même, parce qu'on joue tous le jeu. C'est précisément ce dont il est question.
Il y a une phrase de McLuhan que tout le monde cite, mais que presque personne ne prend au sérieux : le médium est le message. Ce n'est pas que la forme influence le fond. C'est que le médium structure l'expérience avant que le moindre contenu y circule. Avant le premier mot, avant la première image, quelque chose a déjà eu lieu.
En 2011, j'ai quitté Facebook. J'ai essayé de convaincre mes contacts de me rejoindre sur Diaspora — le réseau décentralisé fondé par Aaron Schwartz, open source, sans publicité, sans extraction de données. Personne ne m'a suivi. Pas un. Je suis revenu quelques mois plus tard, comme tout le monde. Parce que le réseau, c'est le réseau.
I. Quand le canal disqualifie le message
L'art a toujours eu besoin de canaux de diffusion. Ce qui a changé, c'est que ces canaux sont devenus les principaux marchés, les principales vitrines, les principaux lieux de légitimation. Et ces canaux sont, pour l'essentiel, les mêmes entités qui vendent des lunettes connectées, observent ton salon via leurs enceintes et financent des vols suborbitaux pour les milliardaires qui s'ennuient.
Instagram est aujourd'hui le canal numéro un de diffusion et de business pour un nombre considérable d'artistes. Ce n'est pas un jugement — c'est un constat. Des galeries y font leurs annonces, des collectionneurs y découvrent des œuvres, des musées y construisent leur audience. Tout ça dans le même flux que les collectes de fonds pour des ONG soigneusement choisies pour profiler tes émotions, les recommandations de Zalando dont le modèle IA sait ce que tu vas acheter avant toi, et quelque part en bout de chaîne, des data brokers et des agences de renseignement qui ne t'ont rien demandé. C'est là que ça finit. Dans le même tuyau que l'art. Personne ne trouve ça vraiment bizarre, parce qu'on s'y est habitués progressivement.
Critiquer cette situation depuis ces plateformes, c'est une contradiction que la forme absorbe avant que le contenu puisse agir. L'œuvre devient contenu. Le contenu devient engagement. L'engagement devient donnée. La critique se dissout dans l'infrastructure qu'elle prétendait interroger. La plateforme ne distribue pas. Elle digère.
L'alternative, en 2011 comme aujourd'hui, c'est de parler dans le vide. Ou entre soi. Il y a bien le Fediverse, Mastodon, Pixelfed, Lemmy où l'on peut partager des photos de son chat tout en discutant de tech, de politique et d'Elon Musk. Salut Elon — non, pas ce salut-là... Lui qui a racheté Twitter et provoqué l'exode vers Bluesky. Où la plupart des gens ont posté trois messages, puis sont retournés sur X.
Parce que le réseau, c'est le réseau.
II. Comprendre ce qu'on utilise
Il y a une question qui dépasse l'art numérique et concerne l'art en général : est-ce qu'on peut travailler sérieusement avec des outils qu'on ne comprend pas de l'intérieur ?
La réponse évidente est oui — la plupart des gens qui font de l'art ne savent pas comment fonctionne un capteur photographique, ni quelle est la chimie d'une peinture à l'huile. Et ça ne les empêche pas de faire un travail pertinent. Mais il y a un moment où l'outil n'est plus seulement un outil — où il est lui-même le sujet, l'enjeu, la matière. Et là, on ne travaille plus avec l'outil. On travaille pour lui.
Entraîner son propre modèle plutôt que d'utiliser une API dont on ignore les biais et les données d'entraînement. Gérer sa propre infrastructure plutôt que de déléguer à une plateforme dont les intérêts ne sont pas les tiens. Plutôt que de dépendre d'un service qui peut changer ses conditions du jour au lendemain — ou disparaître, racheté par celui qui fait des saluts. Ce ne sont pas des postures militantes. Il s'agit de décider de ce qu'il advient de ce que l'on produit et de ce que l'on collecte. C'est évidemment compliqué, mais bon.
III. latebu.sh
Late Bush est un projet musical. Voix générée, ensemble de vraies cordes baroques, ambient, électronique — quelque chose qui n'appartient pas vraiment à une époque ni à une esthétique claire. Un magma de références sonores, post-historique. Le premier single, Hark, est sorti le 3 mars. Le second, Fluxstrata, sort aujourd'hui le 26.
latebu.sh est le projet visuel associé à Fluxstrata. C'est à la fois une application interactive et un clip — ou plutôt une confrontation d'esthétiques qui déborde le format clip. Tu arrives sur le site, tu autorises la webcam. Ton visage est capturé en temps réel, dissous dans un rendu ASCII, recouvert de masques géométriques qui suivent tes landmarks faciaux — 468 points détectés, redistribués en motifs, en symboles, en bruit structuré. Ce qui ressort n'est plus tout à fait ton visage et pas tout à fait autre chose.
Les landmarks sont ensuite envoyés sur les réseaux sociaux. Pas ton visage — la structure de ton visage. Les coordonnées. Les proportions. Ce que les algorithmes de reconnaissance faciale extraient de toi de toute façon, partout, en permanence, silencieusement. Ici, le geste est visible. Tu sais ce que tu cèdes. Tu le cèdes quand même, parce que l'expérience en vaut la peine — ou parce qu'on joue tous le jeu, et qu'au moins là on le sait.
L'infrastructure qui fait tourner le dispositif est elle-même partie de l'œuvre. Kubernetes, pipelines de traitement, API construite sur mesure : rien ne passe par un service tiers dont on ignorerait les conditions. L'infrastructure est la toile. Ce qu'elle collecte, ce qu'elle transmet, ce qu'elle efface — tout ça est une décision artistique autant que technique. Pas un détail d'implémentation relégué en coulisses, mais la condition qui rend le geste lisible.
Il y a quelque chose de l'ordre de la transcendance dans le fait de se dissoudre dans quelque chose de plus grand, de contribuer à un portrait collectif construit depuis des visages anonymes répartis partout. Mais cette transcendance a un coût, énoncé, assumé. C'est un échange clair — ou du moins aussi clair qu'on peut l'être, depuis un blog qu'on va partager sur LinkedIn.
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